Le principe du raisonnement par récurrence est attribué au mathématicien italien
Giuseppe Peano (1858–1932), qui le formalise dans ses axiomes des entiers naturels.
Le nom « récurrence » aurait été donné par Henri Poincaré (1854–1912).
L'idée, elle, est bien plus ancienne : on en trouve des traces chez Pascal au XVIIe siècle
dans son étude du triangle arithmétique.
Objectifs du chapitre
Démontrer une propriété portant sur tous les entiers n à l'aide d'un raisonnement par récurrence rigoureusement rédigé.
Maîtriser l'inégalité de Bernoulli et savoir la démontrer.
Déterminer la limite d'une suite par les opérations, par comparaison ou par encadrement.
Reconnaître et lever les quatre formes indéterminées.
Connaître le comportement d'une suite géométrique et le théorème de convergence monotone.
Déterminer la limite d'une suite définie par récurrence (point fixe).
1 Le raisonnement par récurrence
1.1 L'idée : l'effet domino
Imaginons une file infinie de dominos régulièrement espacés. Pour être certain que
tous les dominos tombent, deux conditions suffisent :
Amorce
Le premier domino tombe.
→
Propagation
Si un domino quelconque tombe, alors il fait tomber le suivant.
⇒
Conclusion
Tous les dominos tombent.
Transposé aux mathématiques : si une propriété P(n) est vraie au premier rang
(l'amorce) et si « P(n) vraie ⇒P(n+1) vraie » (la propagation),
alors P(n) est vraie pour tout entier.
1.2 Le principe
Définition — Propriété héréditaire
Soit n0 un entier naturel. Une propriété P(n) est dite héréditaire à partir
du rang n0 si, pour tout entier n⩾n0 :
P(n) vraie⟹P(n+1) vraie.
Théorème — Principe de récurrence
Soit P(n) une propriété définie pour tout entier n⩾n0. Si :
Initialisation : P(n0) est vraie ;
Hérédité : P(n) est héréditaire à partir du rang n0 ;
alors P(n) est vraie pour tout entier n⩾n0.
1.3 Rédaction type d'une récurrence
Méthode — Les quatre étapes à toujours écrire
Énoncé. On note P(n) la propriété : « ... ». Montrons par récurrence que P(n) est vraie pour tout n⩾n0.
Initialisation. On vérifie que P(n0) est vraie (calcul explicite des deux membres).
Hérédité. Soit n⩾n0 fixé. On supposeP(n) vraie (hypothèse de récurrence, HR) et on démontre P(n+1).
Conclusion.P(n) est initialisée et héréditaire ; d'après le principe de récurrence, P(n) est vraie pour tout n⩾n0.
Exemple — Expression explicite d'une suite
Soit (un) définie par u0=0 et un+1=3un+2. Démontrons que pour tout n∈N, un=3n−1.
Initialisation.u0=0 et 30−1=0 : P(0) est vraie.
Hérédité. Soit n∈N. Supposons un=3n−1. Alors
un+1=3un+2=3(3n−1)+2=3n+1−3+2=3n+1−1,
donc P(n+1) est vraie.
Conclusion. Pour tout n∈N, un=3n−1.
1.4 L'inégalité de Bernoulli
Théorème — Inégalité de Bernoulli
Pour tout réel a⩾0 et tout entier naturel n :
(1+a)n⩾1+na.
Démonstration (exigible)
Initialisation. Pour n=0 : (1+a)0=1 et 1+0×a=1, donc l'inégalité est vraie.
Hérédité. Soit n∈N. Supposons (1+a)n⩾1+na. Comme 1+a>0, on multiplie sans changer le sens :
(1+a)n+1=(1+a)(1+a)n⩾(1+a)(1+na)=1+na+a+na2.
Or na2⩾0, donc
(1+a)n+1⩾1+(n+1)a+na2⩾1+(n+1)a.
P(n+1) est vraie.
Conclusion. Pour tout n∈N, (1+a)n⩾1+na.
1.5 Applications aux suites
Exemple — Démontrer une monotonie
Soit (un) : u0=2 et un+1=31un+2. Montrons que (un) est croissante, c'est-à-dire un+1⩾un pour tout n.
Initialisation.u0=2 et u1=31×2+2=38>2, donc u1⩾u0.
Hérédité. Supposons un+1⩾un. En multipliant par 31>0 puis en ajoutant 2 :
31un+1+2⩾31un+2soitun+2⩾un+1.
Conclusion.(un) est croissante.
Exemple — Démontrer un encadrement (suite majorée)
Avec la même suite, montrons que (un) est majorée par 3 : un<3 pour tout n.
Initialisation.u0=2<3.
Hérédité. Supposons un<3. Alors 31un<1 puis 31un+2<3, soit un+1<3.
Conclusion. Pour tout n, un<3.
1.6 Les deux pièges à éviter
Attention — L'initialisation est indispensable
Considérons « 2n est divisible par 3 ». Supposons 2n=3k. Alors 2n+1=2×3k=3(2k) :
la propriété est héréditaire. Pourtant elle est fausse (20=1 n'est pas divisible par 3),
car l'initialisation échoue. Sans amorce, aucun domino ne tombe.
Attention — Vérifier sur les premiers rangs ne prouve rien
Le polynôme n2−n+41 donne un nombre premier pour n=0,1,2,…,40.
On pourrait croire la propriété « n2−n+41 est premier » vraie partout. Mais pour n=41 :
412−41+41=412, qui n'est pas premier. Tester ne démontre jamais : seule l'hérédité le fait.
2 Limites de suites
2.1 Limite finie — convergence
Définition — Suite convergente
La suite (un) a pour limite le réel ℓ si tout intervalle ouvert contenant ℓ
contient tous les termes de la suite à partir d'un certain rang. On note :
n→+∞limun=ℓ,
et l'on dit que (un)converge vers ℓ. Lorsqu'elle existe, la limite est unique.
2.2 Limite infinie — divergence
Définition — Limite infinie
(un) a pour limite +∞ si tout intervalle ]A;+∞[ contient tous les termes de la suite
à partir d'un certain rang (idée : les termes finissent par dépasser n'importe quel A). On note n→+∞limun=+∞.
Définition analogue avec ]−∞;B[ pour −∞. On dit alors que (un)diverge vers l'infini.
Attention — Diverger ≠ tendre vers l'infini
Une suite peut diverger sans limite infinie : un=(−1)n oscille entre −1 et 1, elle n'a
ni limite finie ni limite infinie. Elle est simplement divergente.
2.3 Suites de référence
Propriété — Limites usuelles
Tendent vers +∞ :
limn=limn=limn2=limnk=+∞(k∈N∗).
Tendent vers 0 :
limn1=limn1=limn21=limnk1=0.
2.4 Opérations sur les limites
Les résultats ci-dessous sont intuitifs (somme, produit, quotient des limites). Seuls quelques cas
donnent des formes indéterminées (F.I.) que l'on ne peut pas conclure directement.
Limite d'une sommeun+vn
limun
ℓ
ℓ
ℓ
+∞
−∞
+∞
limvn
ℓ′
+∞
−∞
+∞
−∞
−∞
lim(un+vn)
ℓ+ℓ′
+∞
−∞
+∞
−∞
F.I.
Limite d'un produitun×vn
limun
ℓ
ℓ ≠ 0
∞
0
limvn
ℓ′
∞
∞
∞
lim(unvn)
ℓℓ′
∞∗
∞∗
F.I.
Limite d'un quotientvnun
limun
ℓ
ℓ ≠ 0
ℓ
∞
∞
0
limvn
ℓ′ ≠ 0
0
∞
ℓ′
∞
0
limvnun
ℓ′ℓ
∞∗
0
∞∗
F.I.
F.I.
∗ On applique la règle des signes pour décider entre +∞ et −∞.
Les quatre formes indéterminées
∞−∞0×∞∞∞00
Devant une F.I., il faut transformer l'écriture de un avant de conclure.
2.5 Lever une indétermination
Méthode 1 — Factoriser par le terme dominant
Pour un polynôme ou un quotient de polynômes, on factorise par le monôme de plus haut degré.
n2−5n+1=n2(1−n5+n21).
Comme lim(1−n5+n21)=1 et limn2=+∞, par produit lim(n2−5n+1)=+∞.
Soit (un), (vn), (wn) trois suites. Si, à partir d'un certain rang, un⩽vn⩽wn et si
limun=limwn=ℓ, alors :
n→+∞limvn=ℓ.
Les deux « gendarmes » (un) et (wn) se resserrent autour de (vn) et la forcent à converger.
Démonstration — Comparaison vers +∞ (exigible)
Soit A un réel. Comme limvn=+∞, l'intervalle ]A;+∞[ contient tous les vn à partir d'un rang n1 : pour n⩾n1, vn>A.
Par ailleurs un⩾vn à partir d'un rang n2. Donc pour n⩾max(n1,n2), on a un⩾vn>A, c'est-à-dire un∈]A;+∞[.
Tout intervalle ]A;+∞[ contient donc tous les un à partir d'un certain rang : limun=+∞.
Exemples
Gendarmes. Pour un=n+1sinn : −n+11⩽un⩽n+11, et les deux bornes tendent vers 0, donc limun=0.
Comparaison. Pour vn=n+sinn : vn⩾n−1 et lim(n−1)=+∞, donc limvn=+∞.
2.7 Limite d'une suite géométrique
Théorème — Comportement de qn
Valeur de q
q⩽−1
−1<q<1
q=1
q>1
n→+∞limqn
pas de limite
0
1
+∞
Démonstration — Cas q>1 (exigible)
Si q>1, on pose q=1+a avec a>0. D'après l'inégalité de Bernoulli :
qn=(1+a)n⩾1+na.
Or lim(1+na)=+∞ car a>0. Par comparaison, limqn=+∞.
Exemple — Suite arithmético-géométrique
Soit (un) : u0=2 et un+1=2un+5. On pose vn=un+5.
vn+1=un+1+5=2un+10=2(un+5)=2vn : (vn) est géométrique de raison 2, de premier terme v0=7.
Donc vn=7×2n puis un=7×2n−5. Comme lim2n=+∞, on a limun=+∞.
2.8 Convergence des suites monotones
Définition — Suites majorée, minorée, bornée
(un) est majorée s'il existe M tel que un⩽M pour tout n.
(un) est minorée s'il existe m tel que un⩾m pour tout n.
(un) est bornée si elle est à la fois majorée et minorée.
Théorème de convergence monotone
Si (un) est croissante et majorée, alors elle converge.
Si (un) est décroissante et minorée, alors elle converge.
Corollaire — Divergence vers l'infini
Si (un) est croissante et non majorée, alors limun=+∞.
Si (un) est décroissante et non minorée, alors limun=−∞.
Attention
Le théorème assure l'existence de la limite mais ne la donne pas. De plus, en passant à la limite,
une inégalité stricte devient large : si un<2 pour tout n, on obtient seulement ℓ⩽2.
2.9 Limite d'une suite définie par récurrence
Méthode — Le « point fixe »
Si (un) vérifie un+1=f(un) avec f continue, et si (un)converge vers ℓ, alors ℓ
est solution de l'équation ℓ=f(ℓ). On prouve d'abord la convergence (suite monotone bornée), puis on résout.
Exemple complet
Soit (un) : u0=2 et un+1=31un+2. On a déjà montré (§1.5) qu'elle est croissante et majorée par 3.
D'après le théorème de convergence monotone, (un) converge vers un réel ℓ. En passant à la limite dans un+1=31un+2 :
ℓ=31ℓ+2⟺32ℓ=2⟺ℓ=3.
La suite (un) converge donc vers 3.
À retenir
Récurrence
Quatre étapes : énoncé, initialisation, hérédité, conclusion.
Sans initialisation, on démontre du faux.
Bernoulli : (1+a)n⩾1+na pour a⩾0.
Limites
limnk1=0 ; limnk=+∞.
F.I. : ∞−∞, 0×∞, ∞∞, 00.
Lever une F.I. : facteur dominant ou conjugué.
Outils puissants
Gendarmes (limite finie) et comparaison (limite infinie).